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Raul Castro, Fidel Castro et René Ramos Latour (Daniel) dans la Sierra Maestra. Photo: Granma Archive

Les planches avaient perdu leur rugosité rustique et conservaient la fraîcheur humide de la montagne. C’est ce qu’il pensa lorsqu’il se pencha sur la table pendant quelques minutes, seulement en apparence, mais qui durèrent une éternité. Ses pensées allaient et venaient comme un torrent lointain dans un océan de souvenirs ; elles affluaient à sa mémoire et repartaient comme des marées indomptables tandis qu’il rêvait : il sentait l’odeur des fleurs de l’orangeraie au fond de la maison à Biran ; de nouveau, il entendit résonner sur le plancher, le bâton du vieil homme, signe de son autorité toute proche ; il distingua le bruit sur le chemin de l’école un matin au ciel nuageux et chargé d’éclairs, les sifflements du train arrivant à Santiago, le murmure des soutanes qui traversaient les couloirs des collèges religieux, les pas bruyants de la foule descendant en trombe l’escalier de La Colline, le bruit sec des Sprienfield, les tirs des Winchester 44 devant la Moncada ; le coup, le choc violent de l’eau contre les planches et le bois grinçant dans l’obscurité sans fond, puis l’éclat et le sifflement des avions, mais était-ce le harcèlement après le combat de Alegria de Pio ou l’attaque des avions qui accompagnait sa colonne lorsqu’il s’éloignait des Pinares de Mayari pour pénétrer sur le territoire du Deuxième Front ? Il ne parvenait pas à entrevoir la réalité, perdu dans la torpeur de ses sens. Entre fatigue et tension, ses yeux se fermaient et finalement il ne s’autorisa qu’une halte éphémère avant de retrouver sa lucidité. Il se réveilla subitement, leva les yeux et se remit à écrire.

Durant les dernières heures, il l’avait fait inlassablement, les avant-bras appuyés sur la table, au milieu de l’urgence de la guerre, après avoir vécu de longues journées de marche, des embuscades, des incursions, des combats et des bombardements. Dans un bref compte rendu, il affirmait dans sa lettre qu’après les défaites infligées par Fidel à l’offensive de l’armée de Batista dans la Sierra Maestra, avec le terrible impact que produisit la détention de citoyens étasuniens sur le Deuxième Front, les désertions, toujours plus nombreuses et la démoralisation croissante des troupes de la dictature, celles-ci se voyaient obligées de faire quelque chose pour relever le moral de leurs soldats et pouvoir se maintenir un peu plus longtemps au pouvoir. Ils tenteraient probablement une offensive en vue d’une « victoire », même partielle. Le IIe Front était le moins armé et, selon la concentration des forces ennemies, semblait être la cible choisie.

Il ne pouvait pas se permettre de faire une pause. Il disposait de tout pour la défense de ce territoire tant aimé où les paysans s’étaient joints à la rébellion en tant que partisans, et où les femmes, les personnes âgées et les enfants soutenaient la guérilla avec tant de complicités silencieuses et émouvantes dans des actions nocturnes. Tout ce qui avait été fait dans cette zone était une anticipation de la Révolution. Il n’abandonnerait jamais la lutte qu’il menait pour l’idéal rêvé d’une Patrie meilleure, plus heureuse. Depuis la Sierra, il avait continué à rechercher des livres et des brochures pour faire connaître ceux pour lesquels il souffrait dans sa propre chair : beaucoup de combattants ne savaient même pas lire l’heure, et ce n’était là qu’une des nombreuses injustices qu’il fallait bannir de l’Île. Il ne se permettait pas de se reposer complètement pendant quelques heures, il ne se laisserait pas vaincre, il ne prendrait pas un peu de répit à l’ombre des copals ou des almacigas, il ne pouvait pas perdre de temps, il lui fallait résister et il écrivait : « Si vous nous envoyiez les 159 Sprienfield et les M-2 qu’il y a là-bas, nous pourrions faire beaucoup de choses, au moins pour éviter qu’ils franchissent nos lignes, vous devez les envoyer ici d’urgence. J’ai dû dormir un moment, allongé sur la même table où je vous écris pour pouvoir terminer ma lettre. À mes côtés, Vilma est en train d’écrire dans ces mêmes conditions, pardonnez donc si cette lettre n’est pas aussi longue que je le souhaiterais, de toute façon c’est mieux ainsi pour vous, car tout ce que nous faisons, c’est demander des armes ! !...» 

À la fin de la lettre, il y avait une grande accolade pour les compagnons du Mouvement du 26 de Juillet et sa signature au pied.  Le 5 juillet 1958, les forces du Deuxième Front oriental Frank País avaient repoussé une première offensive ennemie et s’apprêtaient à livrer de nouveaux combats définitifs, déterminants pour la victoire qui arriva ensuite, le 1er janvier 1959. À cette époque, l’histoire du jeune homme aux longs cheveux, attachés en queue de cheval, le commandant Raul Castro, était largement connue du peuple. Mais dans son cas, les raisons et les  épisodes de sa vie qui motivaient cette affection populaire étaient très particulières.

Il n’avait que 27 ans quand il descendit des collines. Né le 3 juin 1931, à une heure de l’après-midi, dans la chaleur étouffante et prémonitoire des heures de midi comme seuil de vie, il était le quatrième enfant du couple Castro Ruz, troisième et plus jeune des garçons de la maison, que don Angel, le père, appellerait « Mi becerrito » (mon petit veau). Un garçon joyeux, curieux, drôle et familier ; c’est ainsi qu’on le voyait dans le hameau de Biran et dans la grande maison. 

Après avoir quitté le collège de Bethléem, parce qu’il ne supportait pas les rigueurs disciplinaires, l’obligation des prières et des confessions, Raul perdait presque son temps dans la propriété de son père. C’est à cette époque que Fidel réussit à l’encourager à faire des études universitaires pour obtenir un diplôme en droit ou en administration publique. Raul s’inscrivit à l’université le 1er avril 1950. En réalité, son départ pour la capitale fut le début d’un voyage définitif vers l’Histoire. Fidel lui mit entre les mains les livres marxistes et leur lecture constitua une véritable révélation. Raul suivit les idées sans jamais perdre le chemin, avec une précision de boussole et la véhémence d’un jeune homme passionné et juste, avec des actions téméraires comme celle du Palais de Justice, lors de l’assaut de la caserne Moncada quand, arrêté par les gardes, il les désarma soudainement, sauva la vie d’un petit groupe de combattants et, de fait en prit la tête, à juste titre.

Dès lors, la présence de Raul serait toujours la certitude que les impossibles sont possibles. Ce fut sûrement cette action dont Fidel se souvint quelques années plus tard, après le débarquement du Granma et la dispersion de tout le contingent révolutionnaire dans le combat de Alegria de Pio, après la perte de compagnons très chers, alors qu’ils étaient cernés par l’adversité et la mort. En constatant que Raul était vivant, en le revoyant, Fidel exprima, avec une phrase retentissante toute sa confiance et son optimisme : « Maintenant, oui, nous avons gagné la guerre ! »

Tout cela faisait partie de l’étonnant récit du peuple lorsqu’il parlait du commandant Raul. On mentionnait son tempérament rebelle, ses merveilleuses occurrences, sa simplicité proche, sa sévérité et sa droiture, sa vocation austère et son caractère jovial, mais surtout ce qui l’identifiait, c’était sa loyauté à toute épreuve et son  courage singulier qui en faisait le second leader de la Révolution de plein droit. Avoir gagné la confiance de Fidel, être son bras droit, avec le Che et Celia, radical et ferme, était la confirmation la plus indiscutable de ses vertus et de ses qualités, prélude à son engagement tenace dans l’œuvre révolutionnaire où il développera les forces armées et participera à la vie politique et sociale du pays. Toujours accompagné de la guérillera Vilma Espin, il vivait aussi une belle histoire d’amour révolutionnaire qui révélait aux foules sa sensibilité et sa tendresse.

Et maintenant, en ce mois de juin pluvieux et chaud, près de cinquante ans après la Révolution de janvier, nous confirmons que Raul est toujours le même. Il nous accompagne de son audace et de sa simplicité, de sa confiance éternelle en la jeunesse, de son détachement total et de son esprit agité, interrogateur, loquace, joyeux et profond. Il a affirmé que «  oui, c’était possible » et a donné un délai à la vie et la vie l’a amplement démontré. Ferme comme jamais dans ses convictions et son idéal, il encourage la fidélité constante et impressionnante qui lui a valu le respect et l’affection de tous. Le peuple a senti sa maturité dans l’épopée vécue et a présagé sa stature durable d’éternel frère combattant. Fidel s’adresse à lui pour échanger des idées, élaborer des stratégies et réaliser des rêves, quelque chose qui les a unis, avec le vent et le temps, dans la légende généreuse, fondatrice et invincible de la Révolution cubaine. 

* Article publié par Granma le 3 janvier 2006

source : https://fr.granma.cu/cuba/2026-05-25/notre-legende

Tag(s) : #Cuba

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