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Publié le 05 novembre 2025
Un déploiement militaire inédit
sous le faux-nez de la lutte contre le narcotrafic
L’Amérique latine, et plus particulièrement la Caraïbe, affronte actuellement une grave menace à sa paix et sa sécurité, du fait du déploiement militaire inédit des États-Unis dans la région. Navires de guerre (dont le USS Gerald R. Ford, plus grand porte-avions au monde, qui s’y dirige), bombardiers, avions de chasse, hélicoptères, drones, sous-marin à propulsion nucléaire, une force d’assaut amphibie de 4 500 effectifs… ce seront prochainement 8 % du total de la flotte états-unienne qui seront concentrés dans la mer des Caraïbes, un niveau qui n’avait pas été atteint depuis l’invasion du Panama en 19891.
Un déploiement initié en août et qui a franchi un seuil depuis le 2 septembre avec le début de frappes aériennes contre des embarcations accusées de transporter de la drogue, à proximité immédiate des eaux territoriales vénézuéliennes, voire à l’intérieur de celles-ci. Depuis cette date, plus d’une dizaine d’attaques similaires ont été menées, tuant plus de 60 personnes.
Des actions menées en dehors de tout cadre légal et en violation du droit international des droits humains, comme l’a notamment dénoncé Volker Türk, haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme le 30 octobre dernier : « Ces attaques – et leur coût humain croissant – sont inacceptables. Les États-Unis doivent mettre fin à ces attaques et prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher l’exécution extrajudiciaire des personnes à bord de ces bateaux, quelles que soient les accusations criminelles portées contre elles. »2
Prétexte invoqué : la lutte contre le trafic de drogue, assimilé au terrorisme. Selon les autorités états-uniennes, le gouvernement et le commandement militaire vénézuéliens seraient directement impliqués dans le trafic à travers les organisations Tren de Aragua et Cartel de los Soles (Cartel des soleils, nommé d’après les insignes de grade des généraux). Les deux entités ont ainsi été désignées « organisations terroristes étrangères » par l’administration Trump, aux côtés de cartels mexicains et de la MS13 salvadorienne. Une caractérisation inexacte mais qui vise à faciliter l’usage de la force à son encontre, dans une logique de guerre et de défense du territoire national.
Toutefois, de nombreux éléments contredisent cette affirmation. D’une part, aucun élément de preuve n’a été fourni par les États-Unis quant à l’implication des embarcations dans le trafic de drogue3. D’autre part, aucune source crédible ne confirme l’existence du « Cartel de los Soles » en tant qu’organisation criminelle structurée, ni l’implication de hauts dirigeants vénézuéliens dans le Tren de Aragua. De plus, selon les propres chiffres de la DEA, seuls 8 % de la cocaïne à destination des États-Unis provient des côtes vénézuéliennes. Enfin, de nombreux observateurs signalent que les moyens militaires déployés sont largement disproportionnés au vu de l’objectif affiché de frappes sur des embarcations isolées.
Pousser au changement de régime et rétablir
la férule des États-Unis en Amérique latine
Les objectifs du déploiement militaire des États-Unis sont donc autres et n’échappent à personne. Sous de nouveaux habits, celui-ci s’inscrit dans la politique de « changement de régime » menée par les dernières administrations états-uniennes afin de forcer le départ du président Nicolás Maduro et de mettre au pouvoir un gouvernement directement aligné sur ses intérêts. Lors de son premier mandat, Trump avait mené la politique de « pression maximale » contre le Venezuela, multipliant et approfondissant les mesures coercitives unilatérales économiques et financières et promouvant l’installation à la présidence de Juan Guaidó, rejoint par plusieurs gouvernements européens, dont la France.
Des facteurs internes motivent également la démonstration de force4. En effet, les expulsions massives d’immigrés latino-américains ont provoqué un malaise dans des secteurs de l’électorat jusqu’alors acquis au candidat républicain, et ce alors que se profilent les élections de mi-mandat en novembre 2026. La réactivation d’une position de fermeté contre Maduro vise ainsi à remobiliser l’adhésion du vote anticastriste et anticommuniste, particulièrement important dans des États comme la Floride. Un secteur par ailleurs lié de longue date avec Marco Rubio, actuel secrétaire d’État.
Au-delà de ce secteur, l’utilisation de la rhétorique contre le narcotrafic et de la protection du territoire contre des menaces venues de l’étranger est prioritairement dirigée vers l’électorat trumpiste, sensible à ses accents xénophobes.
Au plan international et géopolitique, la démonstration de force vise à affirmer le retour des États-Unis dans leur « pré carré » historique après un éloignement de plusieurs années où les priorités de politique étrangère ont prioritairement concerné le Moyen-Orient et l’Europe. En s’en prenant au Venezuela, l’administration américaine vise ainsi ses alliés russe, iranien et surtout la Chine. En début de mandat, les pressions sur le gouvernement panaméen pour évincer des entreprises chinoises de la gestion du canal avaient déjà manifesté cette reprise de la Doctrine Monroe.
Dans le même ordre d’idées, la politique actuelle vise à soutenir les forces et gouvernements latino-américains et caribéens alignés-soumis à Trump et à affaiblir ceux qui refusent une telle attitude et défendent leur souveraineté. Dans la première catégorie, on retrouve en premier lieu l’opposition de droite radicale vénézuélienne menée par María Corina Machado5, mais aussi le président équatorien Daniel Noboa, qui organise le 16 novembre prochain un référendum dont l’une des questions portera sur la modification de l’article de la Constitution interdisant toute présence militaire étrangère permanente sur le sol national (article adopté sous la présidence de Rafael Correa), ouvrant la voie à l’installation de troupes états-uniennes dans l’archipel des Galapagos. À l’inverse, la pression sur le Venezuela vise à affaiblir les alliés régionaux de celui-ci, notamment Cuba, mais aussi les gouvernements qui, sans soutenir la présidence contestée de Maduro, dénoncent une menace à la paix et la souveraineté de l’Amérique latine. C’est plus particulièrement le cas du président colombien Gustavo Petro qui, après avoir dénoncé « l’impérialisme américain » a été sanctionné, avec certains de ses proches, par le département du Trésor6.
Quelles perspectives ?
Alors, faut-il s’attendre à des actions militaires de plus grande ampleur, y compris une invasion terrestre ? Le comportement imprévisible et erratique du Président américain rend toute prédiction difficile. À l’instar de hauts fonctionnaires de son administration, Donald Trump a délibérément laissé entendre que cela était une possibilité.
Cependant, une invasion terrestre à grande échelle ne semble pas être l’hypothèse la plus probable. En effet, bien que les effectifs actuellement déployés soient largement supérieurs à ceux nécessaires pour des opérations antidrogues, ils sont au contraire insuffisants pour envisager un débarquement et une occupation militaire d’un pays de la taille du Venezuela. L’expérience des invasions de l’Afghanistan et de l’Irak a par ailleurs laissé des traces et l’arrêt de ce type d’opérations a été un argument fort des campagnes de Trump.
Il est néanmoins peu probable qu’un tel déploiement de force ne serve que des objectifs de guerre psychologique ou des frappes contre des embarcations civiles en mer. Ces moyens militaires, ainsi que l’autorisation donnée à la CIA de mener des opérations clandestines sur le territoire vénézuélien, pourraient pointer vers des actions telles que le sabotage d’infrastructures civiles ou militaires, l’enlèvement de personnalités, ou des frappes aériennes « chirurgicales » visant des acteurs non-étatiques (par exemple les groupes armés colombiens impliqués dans le trafic de drogue et opérant au Venezuela) mais aussi militaires. L’association entre l’appareil d’État et le « Carte de los Soles » servirait ainsi à justifier ces attaques comme des opérations « anti-narcoterroristes ».
Le but serait alors d’aggraver encore la crise économique et énergétique qui frappe le pays (du fait des mesures coercitives unilatérales et de la mauvaise gestion) et de provoquer des divisions au sein de la hiérarchie des forces armées, afin d’ouvrir la voie à un renversement du gouvernement. C’est ce que semble affirmer le sous-secrétaire d’État, Christopher Landau : « Je crois qu’au cours des prochains jours et semaines, nous verrons davantage d’actions qui envoient des messages mais, en dernier ressort, le peuple vénézuélien doit se lever et réclamer sa propre liberté (…) nous ne pouvons pas aller de par le monde en changeant les gouvernements à notre convenance. »
Là encore cependant, les conséquences seraient plus qu’hasardeuses, y compris du point de vue américain, tout changement violent ouvrant la voie à une descente du Venezuela dans le chaos, avec son cortège de violences, de déplacements forcés et de développement des groupes criminels.
Sans atteindre le renversement du gouvernement actuel, une autre possibilité serait donc que de telles actions, en faisant pression sur ce dernier, visent, dans une logique transactionnelle, à négocier en position de force certaines mesures politiques, ou encore l’accès aux ressources naturelles (pétrole, or, bauxite) et une coopération accrue dans l’accueil des ressortissants vénézuéliens expulsés des États-Unis.
Agir pour la paix, le droit international
et la souveraineté des peuples
Quoi qu’il en soit, les actions des États-Unis mettent gravement en cause la paix, la souveraineté et la stabilité de la région. Comme l’a réaffirmé le Forum de São Paulo, « l’Amérique latine et la Caraïbe est une zone de paix, comme manifesté par les pays-membres de la CELAC [Communauté des États latino-américains et caribéens], ainsi qu’une zone libre d’armes nucléaires, et les peuples de la région veulent que cela reste ainsi ».
C’est pourquoi le PCF dénonce cette agression et appelle les autorités françaises à agir pour la préservation de la paix et le respect du droit international dans une région où elle est présente par les collectivités de Guyane et des Antilles. Il appelle à renforcer la campagne de solidarité avec le peuple cubain, principale cible de l’impérialisme des États-Unis dans la région et qui traverse une situation dramatique.
Notre rejet de toute menace, action coercitive et ingérence de toute sorte des forces impérialistes en Amérique latine et au Venezuela va de la main avec le soutien aux forces populaires et démocratiques et la libre détermination par les peuples de leur avenir7.
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1. Manuel Sutherland, ¿Qué hay detrás del despliegue estadounidense en Venezuela?, Nueva Sociedad, 10/2025
2. « Les attaques américaines dans les Caraïbes et le Pacifique violent le droit international, selon l'ONU », ONU Infos, 31/10/2025
3. Jeremy McDermott, “Behind the Curtain: Venezuela’s ‘Cartels’ and the US Missile Strike Explained”, InSight Crime, 10/09/2025
4. Manuel Sutherland, op. cit.
5. L’attribution à cette dernière du prix Nobel de la paix constitue à cet égard un clair alignement sur la politique guerrière des États-Unis et a de ce fait été dénoncée par le PCF
6 Luis Reygada, « Après le Venezuela, Donald Trump menace la Colombie sous couvert de la lutte antidrogue », l’Humanité, 23/10/2025
7. PCF ; « Venezuela : la souveraineté appartient au peuple et à lui seul », 09/08/2024
Article publié dans CommunisteS, numéro 1061 du 5 novembre 2025.
source : https://www.pcf.fr/amerique_latine_une_zone_de_paix_face_aux_menaces_de_trump
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