On n’a toujours aucune trace des étudiants de l’École Normale rurale d’Ayotzinapa dans l’État de Guerrero, disparus depuis le 26 septembre dernier. Malgré les protestations dans tout le pays, la pression internationale et les promesses du gouvernement mexicain de faire toute la lumière sur l’affaire et dans la transparence, le bilan est très négatif, un mois plus tard :
Des organisations des droits humains et les Nations Unies, entre autres, ont critiqué la lenteur de la réaction du gouvernement mexicain. Enrique Peña Nieto a qualifié l'affaire de “douloureuse et inacceptable”, le 6 octobre – dix jours après la disparition des étudiants- et a affirmé que son gouvernement collaborerait avec les autorités du Guerrero.
Chaque semaine, apparaissent de nouvelles fosses clandestines dans la région d’Iguala, sans qu’on ait identifié à ce jour avec certitude les cadavres brûlés, et mutilés pour certains.
Un mandat de capture a été lancé contre le maire d’Iguala - déjà destitué de sa charge- et sa femme, mais ils sont en fuite, de même que le chef de la police locale.[Ils ont été entretemps arrêtés, NdE]
On a arrêté plus de 50 membres de la police municipale et des “Guerriers Unis” parce qu’on les suspectait d’avoir pris part à l’attaque, y compris le chef de l’organisation criminelle. Cependant, ils n’ont pas fait de déclarations sur le lieu où ont été emmenés les étudiants ni sur ce qui s’est passé avec ceux-ci.
Des collaborateurs et collaboratrices du Centre Tlachinollan , organisation partenaire de la Fondation Heinrich Böll, se trouvent à Ayotzinapa depuis le jour où sont survenus les faits, pour soutenir les familles réunies dans l’école, pour chercher les jeunes et exiger de l’État qu’il fasse toute la lumière sur les faits.
L’organisation des droits humains dont le siège se trouve à Tlapa, Guerrero, collabore depuis quelques années avec l’École normale d’Ayotzinapa, depuis qu’en décembre 2011, deux étudiants de cette école ont été assassinés par la police au cours d’une manifestation. [1]
Nous avons parlé avec María Luisa Aguilar du Centre Tlachinollan de cette situation, du rôle du gouvernement mexicain et de la responsabilité de l’Union Européenne dans l’affaire Ayotzinapa.
1. Qui sont les disparus et leurs familles? Peux-tu expliquer brièvement ce que sont les écoles normales rurales ?
Les écoles normales ont été créées à l’époque de Lázaro Cárdenas dans les années 30 avec une vision socialiste de l’éducation. L’idée était que les jeunes des communautés eux-mêmes aient accès à l’éducation pour ensuite revenir et enseigner à leurs camarades dans les communautés. Elles sont donc très centrées sur la manière de dispenser l’éducation dans des zones rurales éloignées. Ayotzinapa est une école où les jeunes ont un fort degré de politisation qui va bien au-delà du programme ; afin que les professeurs puissent revenir dans les communautés pour enseigner la lecture et l’écriture, ils ont des cours de politique dans une perspective de justice sociale et de changement dans le monde rural. Les étudiants sont des jeunes qui viennent de situations de pauvreté, d’exclusion, et de communautés très éloignées .Les familles ont de faibles ressources, viennent de communautés rurales et aussi de certaines communautés indigènes. Les écoles délivrent des diplômes d’éducation bilingue.
María Luisa Aguilar pendant la conférence “L’exploitation des matières premières et l’avenir de la démocratie en Amérique latine”, 13 /14 mai 2014, Berlín. Photo: Stephan Röhl
2. Tlachinollan est une organisation de défense des droits humains à Guerrero. Vous êtes arrivés le premier jour pour accompagner les familles des étudiants disparus. –Mais face à une telle tragédie, quelle aide pouvez-vous apporter en tant qu’ONG ?
Nous les avons accompagnées depuis le départ pour la défense des droits humains; nous sommes en train de les aider par tous les moyens légaux qui existent. Il s’agit surtout de savoir comment les accompagner dans tout le processus politique : d’abord, dans le dialogue avec le gouvernement de l’État, ensuite avec le gouvernement fédéral. En tant que conseillers, nous croyons qu’il est important de donner de la visibilité à ce qui se passe ici. Très clairement, vue l’ampleur prise maintenant par cette tragédie, nous n’avons pas été les seuls ici à contribuer à la mettre en lumière. Nous ne sommes pas un recours très important mais au niveau de l’accompagnement dans les réunions politiques et tout cela, nous sommes présents.
3. Quel soutien spécifique l’Etat apporte-t-il aux proches des disparus?
En termes de prise en charge des victimes, l’État a cherché à se rapprocher beaucoup des familles, mais sans aucune coordination. Les gens de la Commission Exécutive d'assistance aux victimes, les gens de l’Etat de Guerrero, les gens de la PGR [services du Procureur Général de la République, NdT] et d’autres, viennent dire : « Nous voulons apporter une assistance psychologique », alors qu’en réalité, le besoin premier des parents est la recherche. Les familles ne demandent pas un soutien psychologique mais qu’on se mette à chercher leurs enfants.
Les premières semaines, c’est le gouvernement du Guerrero qui s’est chargé de toutes les recherches et enquêtes. Au début, le gouvernement fédéral a refusé simplement d’y participer. Il ne l’a fait qu’à partir du moment où il y a eu une forte pression internationale, compromettant de nombreuses possibilités de réaliser des actions avec les moyens qu’il a. Le gouvernement d’État n’a pas la moitié de sa capacité de mobilisation des moyens, de policiers et de renseignement. Le gouvernement fédéral n’a commencé des actions qu’à partir du moment où l’on a trouvé les premières fosses.
3. Quelles mesures ont été prises par l’État pour chercher et trouver les étudiants?
Au début, les mesures ont été mises en place rapidement: on a arrêté plusieurs policiers municipaux. On a commencé une enquête sur la recherche. Mais en réalité au jour le jour, les recherches étaient plutôt ridicules. Par exemple, ils ont emmené les proches qui ont sillonné Iguala, alors qu’en réalité dans une affaire d’une telle ampleur, il faut un travail de resenignement. Nous parlons de crime organisé [qui opère même] à l’échelle mondiale- il est évident que les jeunes sont pas cachés dans les locaux de la mairie !
Lorsqu’ils ont commencé à sentir les tensions parce que les parents disaient qu’on ne faisait rien, le gouverneur a fait venir 2000 bureaucrates- c'est-à-dire des gens qui restent assis derrière leur bureau- pour faire des recherches afin que l’on dise que l’État est en train de mener des recherches, mais en réalité il n’y a aucun travail de renseignement, de planification, ni de mobilisation de moyens.
Dès que le gouvernement fédéral est intervenu, il y a eu un déploiement bien plus important de policiers fédéraux. En réalité, le gouvernement fédéral s’est chargé de la sécurité à Iguala et dans douze autres communes. Et là, on a commencé l'enquête, on est en train de faire un plan de recherche. La demande des parents est qu’ils s’assoient à une table avec nous et qu’ils nous disent quel est le plan, quel est l’axe des recherches ; parce qu’il semble qu’ils ne se concentrent que sur les aveux qu’ils reçoivent (des personnes arrêtées) mais non pas sur les possibilités en matière de recherche de renseignement qu’aurait le gouvernement fédéral dans de telles occasions, en effet la zone nord du Guerrero est largement connue pour la forte présence du crime organisé.
Foto Ines Thomssen
4. Le ministère des Affaires étrangères a publié un communiqué sur l’affaire. Il informe sur une large coopération entre divers organismes de l’État et de plus avec experts indépendants de plusieurs pays. Il mentionne également l’intégration officielle et la consultation intégrale des familles touchées et des organisations civiles dans les recherches.- Quelle est votre perception sur les actions de l’État et sur l’intégration des personnes touchées et de l’équipe d'anthropologie médicolégale argentine dans les recherches ?
Les légistes argentins sont là particulièrement pour écarter l’hypothèse que certains corps trouvés dans les fosses ne soient pas ceux des jeunes. Ils arrivent là directement à la demande des familles, à cause de la méfiance de ces dernières envers l’État, et pour ne pas tout laisser entre les mains de celui-ci. Actuellement, les experts y travaillent avec quelques obstacles et quelques retards dus au manque de capacité de l’État de bien faire le travail médicolégal.
Les parents ont demandé une réunion avec le bureau du Procureur de la République ( PGR) et le Ministère de l’intérieur (SEGOB) il y a deux semaines, au cours desquelles on a clairement formulé les demandes des parents, principalement axées sur la recherche, la nécessité de davantage de travail concerté, de suivi et d’information avec les parents. Mais en fin de compte, cela n’a débouché sur rien, personne ne nous dit qu’ils sont sur le point de savoir où ils se trouvent ni sur ce qui s’est passé. Voilà la première frustration et la dénonciation des parents : on a eu beau avoir des canaux de discussions ouverts, en fin de course, il n’y a rien.
D’autre part, nous avons tenté deux ou trois jours après les faits de solliciter des mesures conservatoires de Commission Interaméricaine des Droits Humains. Elles ont été rapidement obtenues parce que la Commission y voyait là un cas d’extrême urgence. Et dans ce cadre, nous avons tenté de faire porter le poids au dialogue avec l’État, afin que cela ne reste pas qu’un simple accord politique, [basé] seulement sur la bonne foi des représentants à haut niveau de l’État mexicain, comme la PGR ou la SEGOB, mais également l'obligation de les retrouver en vie s'inscrive dans le cadre de responsabilité internationale de l’État. En effet, au bout du compte, on n'est pas en train de parler "seulement" d’une disparition de plus dans un contexte de violence du crime organisé, mais de participation évidente de l’État mexicain, puisque les jeunes ont vu les policiers municipaux emmener leurs camarades.
6. Le 11 octobre, le Gouverneur de Guerrero, Angel Aguirre Rivero, a annoncé la mise en place d’un Comité d'assistance aux victimes et d’un Plan intégral de réparation des dommages. Qu’est-ce que cela signifie concrètement et qu’en pensez-vous ?
C’est bien en principe, car nous croyons que bien sûr, l’État a une obligation de réparation. Mais dans la liste des besoins immédiats, la priorité, c’est la recherche. Il nous semble que le gouvernement d’État tente de détourner l’attention sur le fait qu’il acquitte ses responsabilités au niveau de la réparation des dommages plutôt que de continuer à chercher les étudiants et de plus éclaircir les responsabilités dans ce crime. Cette partie pour nous est très importante avec l’expérience de 2011-2012 où l’on a connu diverses situations avec des camarades qui ont subi de graves violations des droits humains et où il n’y a pas eu de réparations du dommage dû à cela, mais plutôt une indemnisation ;- justice n'a pas été rendue : personne à ce jour n’a été identifié comme responsable des exécutions, de la torture ; il a eu plusieurs cas de mauvais traitements, de détentions arbitraires qui n’ont pas été sanctionnées et encore moins fait l’objet d'enquêtes.
5. La PGR a annoncé que les 28 corps trouvés dans les premières fosses probablement ne sont pas ceux des normaliens. Mais il s'agit bien de personnes. Sait-on déjà qui peuvent être les 28 morts et comment continue-t-on à enquêter sur ce crime ?
Le procureur a dit que ce ne sont pas les étudiants, mais d’après les légistes argentins, l’investigation n’est pas encore terminée. Nous ne pouvons avoir un avis sur l’identité des corps, c’est bien pour cela que les experts indépendants sont là. Mais au cas où ce ne seraient pas les étudiants, il faut considérer en effet la situation dans le Guerrero et dans le pays : il existe un grand nombre de personnes disparues qu’on n’avait même pas comptabilisées dans le registre et cela par manque de capacité de réponse de l’État. S’il s’avère que ces corps ne sont pas ceux des jeunes et s'ils sont laissés à la charge de l’État, il se peut qu'on fasse que les transférer d’une fosse clandestine à une fosse commune. Il n’existe en réalité pas de véritable capacité institutionnelle d'enquêter sur ces problèmes.
Nous, nous souhaitons bien sûr qu’on continue à faire des investigations sur les autres fosses qu’on a trouvées, et pour lesquelles l’État a écarté l’hypothèse que les corps soient ceux des étudiants. Nous voulons que les proches qui recherchent ces personnes sachent où ils se trouvent, parce qu’en fin de compte, quelqu’un est en train de les chercher et le nombre de disparus dans le pays est alarmant.
6. Comme tu le dis, il est regrettable que ce cas ne soit pas une exception: il y a 26 000 personnes disparues au Mexique. Mais cela ne provoque pas toujours des protestations aussi fortes et une indignation publique à aussi grande échelle que dans ce cas. Y-a-t-il quelque chose de différent cette fois ?
Je crois qu’en dehors du nombre important - 43 jeunes disparus en une nuit - c’est le problème de la participation évidente d’éléments appartenant à l’État, c'est-à-dire bien identifiée, bien visible, en étroite relation avec le crime organisé, ce qui rappelle toute la frustration de toute la société dans laquelle nous vivons : Comment en est-on arrivé au point où les policiers sont autant au service du crime organisé qu’ils sont à ses ordres ? et où l’on ne sait pas où se situe la démarcation entre les autorités municipales et les criminels; un pays où l’on peut faire disparaître des dizaines d’étudiants et où au bout de tant de semaines on ne sait rien d’eux.
9. Quel rôle joue la communauté internationale?
Ce qui est important, c’est que la communauté internationale se rende compte que le Mexique que l’on a encensé ces derniers mois comme étant le pays des réformes et des changements, est aussi un Mexique pauvre, d’exclus où des gens disparaissent chaque jour et où il a des fosses communes partout.
Je crois que ce sont toute la lumière et la pression qui ont été faites au niveau international, qui ont permis que différents acteurs se rendent compte de tout cela. Oui, il faut s’interroger sur le rôle de plusieurs États face à une telle situation, où c’est l’économie qui est la priorité. Par exemple, la ministre d'État allemande aux Affaires Étrangères Maria Böhmer va bientôt venir pour inaugurer une usine Audi qui va s’installer à Puebla. Bien sûr, c’est un des visages du Mexique, mais l’autre visage, c’est celui de l’impunité, où il y a collusion entre toutes les autorités de l’État, où il y a le crime organisé, où la disparition forcée continue et bien d’autres choses encore.
Les Européens doivent s’interroger sur leur rôle : L’Allemagne est en train de négocier un accord de sécurité avec le Mexique, l’Union Européenne est en train de réviser l’Accord Global qui en théorie n’est même pas un accord de coopération parce que nous sommes un pays « progressiste, et non du tiers monde ». En réalité, ce qui est en question, c'est le niveau de connaissance de la réalité du Mexique et de la participation de la communauté internationale au maintien de cette réalité. Bien sûr qu’on peut poser des conditions ! Nous sommes dans une crise humanitaire extrêmement grave, avec des centaines de milliers de morts et des dizaines de milliers de disparus. Oui, on peut dire : « Nous ne passerons pas d'accords avec un pays qui est incapable de renforcer son État de droit ! »
Merci pour l’interview!
[1]http://www.tlachinollan.org/index.php?option=com_k2&view=item&id=2579:el-caso-ayotzinapa&Itemid=637&lang=es
Plus d’information:
Commentaire de Maribel González Pedro, Centro Tlachinollan, 8.10.14:
Action Urgente d’Amnistie Internationale:
Des eurodéputés demandent la suspension de l’Accord Global Mexique-UE pour les disparus d’Ayotzinapa.
http://www.proceso.com.mx/?p=384373
Lettre d'eurodéputés (anglais)
Réponse de l'ambassadeur mexicain à Bruxelles (anglais)
source:http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=14129
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