Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Par Pierre Lebret et Mauricio Jaramillo (Pour Prensa Latina)

Paris, 17 août (Prensa Latina) Depuis plusieurs années, l’Amérique Latine constitue la région la plus inégalitaire au monde. Après un début de siècle marqué par une croissance économique soutenue et une envolée des prix des matières premières, plusieurs pays ont réussi à renverser la tendance avec des politiques redistributives, mais sans trop pouvoir toucher aux problèmes structurels et n’arrivant pas à pouvoir imposer –par l’impôt– une participation plus importante des secteurs les plus aisés. 

Les gouvernements progressistes en Argentine, Bolivie, Équateur, Uruguay, Chili et Venezuela avaient réussi à réduire le coefficient de Gini*, passant sous la barre de 0.50. Selon la Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL), entre 2002 et 2013, dans cette région, l’indicateur est passé en moyenne, de 0,54 à 0,48, une des plus grandes prouesses sociales de ces dernières décennies dans un continent historiquement marqué par les inégalités. 

Mais aujourd’hui, la situation est tout autre, voir catastrophique. Le continent est l’un des plus touchés au monde par la pandémie de coronavirus avec plus de deux cent mille morts, au moment même où des gouvernements néolibéraux sont synonymes de danger pour les populations qui ont besoin de plus de protection sociale pour faire face à la situation. C’est un véritable recul économique, social et démocratique qui est en cours. Les perspectives de la CEPAL sont très inquiétantes pour la région. Le PIB va chuter de 9,1% en 2020, l’augmentation de la pauvreté sera de l’ordre de 7% et de 4,5% pour l’extrême pauvreté. 

Le confinement  décrété par la plupart des pays montre les failles, les vulnérabilités et le degré de sauvagisme néolibéral, avec ces millions de travailleurs et travailleuses sans protection sociale et sans épargne pour faire face à cette nouvelle réalité; une forte spéculation financière et des systèmes commerciaux intra régionaux précaires (seulement 25% des échanges se font au sein de la région), ce qui traduit un problème structurel de dépendance vis-a-vis des pays du Nord.  

Les indicateurs de la chute du modèle néolibéral sont tellement nombreux que personne, croyant à un certain humanisme et au sens de l’histoire, ne peut prétendre vouloir défendre un retour à la “normalité” pré-covid-19. Cette “normalité” tellement nuisible et contraire aux identités latino-américaines, contraire aux enjeux actuels et futurs. Cependant, pour reprendre les mots de l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro et de la philosophe Deborah Danowski: “Nous assistons à une distance énorme entre notre capacité (scientifique) à imaginer la fin du monde et notre incapacité (politique) à imaginer la fin du capitalisme”. 

Dans la région, les 10% des plus riches concentrent 71% de la richesse totale mais ne paient des impôts que pour 5,4% de leurs revenus. Cette faiblesse fiscale ne permet pas aux États d’investir suffisamment dans le domaine de l’éducation, la santé, le logement, la sécurité alimentaire ou le développement des infrastructures. L’évasion fiscale, qui représente un coût de 6,3% du PIB régional (CEPAL, 2019), ne fait qu’accroître l’affaiblissement de l’État. 

En tant que circonstance aggravante, les menaces contre la démocratie se multiplient au Brésil, en Bolivie, en Équateur, au Chili et en Colombie. Le président Brésilien a annoncé à plusieurs reprises son mépris contre les peuples autochtones, la communauté LGBTI ou ses intentions d’influencer la justice ou même de limiter les pouvoirs du Congrès, sans oublier l’accélération de la déforestation de l’Amazonie. En Colombie, le meurtre systématique des dirigeants sociaux et d’anciens combattants de l’ancienne guérilla des FARC ne cesse d’augmenter. En Bolivie, les élections essentielles pour la stabilité politique et démocratique sont encore une fois repoussées. 

Au Chili, le président Piñera nomme aux postes clefs du gouvernement des partisans de la dictature Pinochet, la répression continue contre les manifestants et contre le peuple Mapuche, dans un climat extrêmement polarisé à deux mois du référendum qui doit ouvrir le chemin à une nouvelle constitution grâce au soulèvement d’octobre 2019. Certaines personnalités au sein du parlement chilien essayent d’empêcher toute possibilité d’assemblée constituante. La pandémie devient le prétexte facile des droites latino-américaines pour frustrer les processus démocratiques en cours.   

La gestion actuelle du covid-19 et de la post-pandémie implique l’énorme défi de garantir un État-providence par des aides directes aux plus vulnérables, un revenu minimum universel, le droit à la santé pour tous, la renégociation de la dette, des accords régionaux afin de promouvoir une coopération internationale pérenne et la mise en place de politiques contra-cycliques. L’impôt sur les grandes fortunes est un des impératifs afin de s’éloigner de la logique capitaliste d’accumulation des richesses et d’y substituer une redistribution équitable. Le contexte régional, difficile pour une grande majorité, doit constituer une opportunité afin de construire un pacte social dans le respect des droits humains et le renforcement de la démocratie.

* Pierre Lebret (politologue, expert de l’Amérique Latine et en coopération internationale) ; Mauricio Jaramillo (Professeur de l’Université del Rosario, Colombie)

source :

http://frances.prensa-latina.cu/index.php?option=com_content&view=article&id=884722:covid-19-lurgence-dun-nouveau-pacte-social-en-amerique-latine-et-les-caraibes&opcion=pl-ver-noticia&catid=69&Itemid=101

 

Tag(s) : #AmeriqueLatine, #Covid19

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :