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L’arbre à une branche et 6 autres contes de De Wever

16 Décembre 2014

auteur:

Peter Mertens

Le bourgmestre de Belgique répète mille et mille fois les mêmes histoires. Un exemple : « Nous sommes tous assis sur la même branche. » Pourtant, « rien n’est moins vrai. Ce qui est bon pour le comte Lippens ne l’est pas nécessairement pour tous les autres » : c’est ce qu’explique Peter Mertens, le président du PTB, dans l’article d’opinion ci-dessous, paru dans l’hebdomadaire Knack.

Tapez cent fois, mille fois sur le même clou et il en restera toujours bien quelque chose. La semaine dernière, lors d’émissions télévisées, le bourgmestre de Belgique a une fois de plus tenu un monologue destiné au peuple ; et, en bon communicateur professionnel, il a à nouveau répété les mêmes mantras : « Nous sommes tous assis sur la même branche », et six autres fables qui demandent une réponse.

1. « Nous sommes tous sur la même branche »

Au débat télévisé De Zevende Dag (VRT) Bart De Wever a une fois de plus resservi son image de la branche : « En fin de compte, nous sommes tous assis sur la même branche, politiciens, patrons et travailleurs – et il ne faut donc pas la scier. »

Ça doit être sympa là-haut, sur cette branche, tous ensemble. La jeune mère qui a dû renoncer à son emploi parce qu’elle attend en vain une place d’accueil pour son fils handicapé, bien installée à côté de Marc Coucke, qui trouve qu’il n’a pas à payer d’impôts sur le 1,5 milliard d’euros qu’il vient d’encaisser. Et le chômeur de 53 ans qui cherche du boulot et qui, semaine après semaine, s’entend signifier qu’on préfère engager des jeunes, perché près de l’avocat fiscaliste de la famille de Spoelberch, spécialisé dans les techniques luxembourgeoises d’optimalisation fiscale. Tous ensemble sur la même branche ? Bien sûr que non. Notre société n’est pas un arbrisseau à une branche. Et ce qui est bon pour l’un ne l’est pas automatiquement pour l’autre. Il y a des intérêts très différents en jeu, et les forces assises sur les branches supérieures passent bien volontiers la tronçonneuse dans les branches inférieures.

Une société sourde et muette

Que certaines branches soient épargnées et pas d’autres, c’est ce qu’a involontairement expliqué la présidente de l’Open VLD, Gwendolyn Rutten, ce week-end dans la grande page d’interview que lui a consacrée le journal boursier De Tijd. « Les crèches deviennent seulement plus chères pour les plus bas revenus », déclarait-elle fièrement. Et, plus loin, pour expliquer qu’elle est opposée à un impôt sur les toutes grosses fortunes : « On peut certes créer un symbole en visant les riches. Mais cela ne rapportera rien. »

On peut se demander ce que l’augmentation du prix des crèches va, elle, rapporter, à part une exclusion sociale encore plus grande des familles les plus vulnérables. D’ailleurs, les diverses mesures des gouvernements tant flamand que fédéral augmentent le prix d’à peu près tout : les crèches, mais aussi les mouvements de jeunesse, l’enseignement, les activités culturelles, les transports publics, les avocats, l’énergie, l’assurance-maladie, les maisons de repos… Ce sont les familles ordinaires qui sont le plus durement touchées par ces augmentations puisque, en pourcentage, elles doivent consacrer une partie bien plus grande de leur revenu à pourvoir à ces besoins de base.

Déjà actuellement, une partie grandissante de la population doit faire des choix. On entend que des enfants ne peuvent participer à l’excursion ou au voyage scolaire, ou que des personnes âgées ont de grosses difficultés à payer les 50 euros supplémentaires pour les transports en commun. Le ministre flamand N-VA Ben Weyts a, lui, cyniquement plaisanté sur le comte Lippens, qui ne va pas sentir passer l’augmentation des prix. Voilà qui prouve précisément bien que le comte Lippens n’est pas assis sur la même branche que d’autres.

Cette théorie de la « branche unique » réduit au silence tous ceux qui ont des difficultés à s’en sortir. C’est la théorie d’une société sourde-muette, où chacun doit bien savoir où est sa place, parce que ce qui est bon pour Goliath doit aussi être bon pour David – et David doit la fermer.

Dans son livre Le Capital du 21e siècle, le Pr d’économie Thomas Piketty fait du petit bois de cette illusion de la « branche unique ». En effet, la politique de ces trois dernières décennies a presque exclusivement profité à la couche supérieure de la société, et tout le reste de l’arbre n’en a tiré aucun avantage, tout au contraire. En tirant tout l’oxygène et toute la sève vers les branches du sommet, on a rendu la vie difficile, parfois même extrêmement difficile, à celles du bas.

2. « La grève nous plonge dans une récession »

« Au fond d’eux-mêmes, les grévistes savent que j’ai raison », a déclaré Bart De Wever lors de l’émission De Zevende Dag. Voilà un beau procès d’intention, mais qui est un peu léger comme argument. Et notre Premier ministre de l’ombre de poursuivre sur les lourdes mesures d’économies du gouvernement Michel : « Tous les pays européens qui ont fait cela sortent du tunnel après un certain nombre d’années. Nous devons le dire plus clairement. » Et, pour finir : « Cette équipe doit tout simplement réussir. On doit gouverner selon ses moyens. Actuellement, la grève nous plonge dans une récession. »

Ce que pensent les grévistes au fond d’eux-mêmes, c’est que ce gouvernement n’a pas raison. Et beaucoup d’autres le pensent avec eux. C’est ce qui ressort d’une grande enquête publiée la semaine dernière par l’hebdomadaire Knack : pas moins de 80 % des Flamands estiment que les efforts sont répartis de manière inéquitable. Et 85 % sont d’avis que le gouvernement doit faire davantage pour combattre l’inégalité. Il serait méritoire pour le Premier ministre de l’ombre de ne pas parler au nom de tous ces gens.

Le bout du tunnel ?

En outre, ceux qui mènent des actions sociales ne sont absolument pas responsables de la récession. Ce n’était pas la branche-des-gens-ordinaires mais la branche-des-banquiers qui a causé la crise de 2008. Et ce ne sont pas ceux qui mènent les actions sociales qui, depuis, ont décidé de la politique européenne et fait en sorte que, depuis maintenant plus de six ans, l’Europe continue à rebondir au fond du puits de la crise. Bart De Wever prétend que tous les pays européens qui ont effectué de lourdes économies « sortent du tunnel après un certain nombre d’années ». Mais, parmi ces pays, il n’en nomme aucun. Normal : il n’y en a pas. Le pays qui a économisé de la manière la plus drastique, les Pays-Bas, s’est saigné à mort. Or la situation de nos voisins du Nord est 3,9 % en dessous de son niveau de 2008. Et cela n’a rien à voir avec des grèves, puisqu’il n’y en a pratiquement pas eu.

En revanche, cela a à voir avec la politique qui a raboté fortement le pouvoir d’achat de la population, qui a privatisé les services publics et détricoté toujours davantage le tissu social et culturel de la société. Le contraste entre riches et pauvres a augmenté de manière explosive, avec des conséquences néfastes pour toute la société.

L’Allemagne stagne aussi, après avoir coupé pendant des années dans les salaires des travailleurs. Aujourd’hui, l’Allemagne détient le record européen du nombre de travailleurs pauvres : 22,2 %. Cela veut dire qu’un travailleur sur cinq (ayant un emploi, donc) ne gagne pas assez pour pouvoir vivre décemment. L’économie allemande stagne, non pas en conséquence des grèves, mais suite à la politique aveugle qui considère les salaires comme un problème, au lieu de les voir comme la solution. Ces recettes n’ont pas fonctionné, ni aux Pays-Bas ni en Allemagne, et elles ne fonctionneront pas chez nous non plus comme par miracle. Les remèdes aggravent la maladie et agissent comme un le traitement opéré au Moyen Âge : saigner le patient jusqu’à ce qu’il rende l’âme. Notre Premier ministre de l’ombre présente les choses à l’envers : les grévistes luttent précisément contre une politique qui va encore approfondir la récession.

3. « Il y a un problème de perception »

A l’émission Terzake du jeudi, Bart De Wever a affirmé : « Il y a une sorte de perception qu’il existe une caste qui ne paie rien. C’est un problème de perception, et non la réalité. Nous prenons des mesures comme la taxe Caïman et la taxe bancaire. » Le Premier ministre de l’ombre s’est à nouveau inquiété de ce problème de perception lors de l’émission dominicale De Zevende Dag : « Ils veulent créer l’image que mon parti est le parti du 1 %, des super-riches qui échappent à tout. Cette image est fausse. Nous faisons ce qui est nécessaire. »

Le fossé entre pauvres et riches s’accroît partout et prend des proportions dramatiques. Ça, ce n’est pas une perception, mais l’amère réalité. C’est d’autant moins une perception qu’une toute petite couche, à peine 1 à 2 %, au sommet de la société, est en train de s’enrichir dans des proportions jamais vues. On leur a même trouvé un nouveau nom : les « ultras », pour « ultra high net worth individuals » (UHNWI). Ce sont des gens qui disposent d’une « ultra high net worth » (une valeur nette ultra haute), c’est-à-dire d’une fortune personnelle de plus de 25 millions d’euros. D’après le récent rapport annuel de l’organisation Wealth-X et du gestionnaire de fortunes UBS, il y a plus de 200 000 UHNWI sur cette planète, à peine 0,004 % de la population mondiale adulte. Dans notre pays, il y en a 870, et ils possèdent ensemble une fortune évaluée à quelque 84 milliards d’euros. Ce qui fait une fortune moyenne de 96 millions d’euros par « ultra » belge. Nous fonçons vers des niveaux extrêmes d’inégalité : les super-riches deviennent encore plus riches, les pauvres deviennent encore plus pauvres. Et ça, ce n’est pas un problème de perception.

Il n’y a pas de « ruissellement » vers le bas

Se pose donc la question de la politique à mener. Le Pr Piketty a cassé le mythe du « ce qui est bon pour la couche supérieure l’est aussi pour toute la société ». Non, la richesse du sommet ne percole pas vers le bas, vers tout un chacun. Il n’y a pas d’effet « trickle-down » (effet de ruissellement vers le bas). Au contraire, c’est une redistribution inverse, du bas vers le haut, qui est en cours. Cela a encore été dit jeudi, au Parlement belge. Le député fédéral PTB et spécialiste de la fiscalité Marco Van Hees a interrogé le ministre des Finances Johan Van Overtveld (N-VA) : « Je vous entends parler de tax shift qui mettrait à contribution le capital, mais je cherche désespérément ce tax shift dans l’accord de gouvernement et dans les lois qui sont déposées. Dans le projet de budget que vous aviez pour la législature, il y avait au départ 2 % de l’effort qui était demandé du capital. Ici des deux seules mesures qui touchaient le capital – la contribution des banques et la taxe Caïman –, même ça, cela disparaît dans le budget 2015 ! »

Bref, même ce petit effort d’à peine 2 % qu’on voulait au départ demander au capital est remis en question. Comme le disait à juste titre le président de la CSC, Marc Leemans : « On fait comme s’il n’y avait pas d’alternative, et il faut donc économiser onze milliards. Mais les efforts ne sont pas répartis de manière équitable – que dis-je ?, ils ne sont même pas répartis du tout. » On scie donc à tout puissance dans une branche, on ne touche surtout pas à l’autre.

4. « La taxe des millionnaires ne résout rien »

Au Zevende Dag, De Wever s’est à nouveau fâché à propos de la taxe sur la fortune : « Dire qu’il y a une alternative facile en faisant payer tout par quelques riches, c’est juste un conte de fées ! »

Ses collègues présidents des partis au gouvernement lui emboitent volontiers le pas. « On peut certes créer un symbole en visant les riches. Mais cela ne rapportera rien », affirmait donc Gwendolyn Rutten au Tijd. L’interview était publiée sous le titre en gras : « Comment osent-ils ? ». Je me demande bien où elle a été chercher ça. Si elle avait lu Comment osent-ils ?, le livre original, elle saurait que la taxe des millionnaires peut rapporter annuellement 8 milliards d’euros. Ce qui n’est pas précisément négligeable, ni certainement pas qu’un symbole.

Un levier pour activer le capital dormant

Nulle part dans le mouvement social il n’est prétendu qu’une taxe sur la fortune est une mesure « facile », et nulle part il n’est dit qu’une taxe des millionnaires résoudrait « tout ». Dans mon livre Comment osent-ils ?, j’ai littéralement écrit le contraire : la taxe des millionnaires ne résoudra pas la crise, mais cette taxe constitue cependant un très important levier pour activer le capital dormant afin de réaliser les investissements de toute nécessité dans le renouveau social et écologique. Nous n’avons d’ailleurs pas inventé la proposition de taxe des millionnaires pour pourrir la vie de De Wever. Nous avons lancé notre campagne il y a exactement cinq ans, et avons invariablement avancé cette revendication comme fer de lance pour la justice fiscale. On peut difficilement nous reprocher toute sélectivité, car nous avons mis cette exigence en avant sous les gouvernements Van Rompuy, Leterme et Di Dupo.

Après cinq ans de campagne, l’opinion y est plus favorable que jamais. Il ressort du grand sondage de Knack que 85 % des Flamands soutiennent une telle taxe sur les fortunes de plus d’un million d’euros. La base porteuse pour un impôt sur la fortune ou taxe des millionnaires est beaucoup plus grande que pour ce qui est appelé l’impôt sur les gains en capital. C’est logique, puisqu’un impôt sur les gains en capital touche un groupe de gens bien plus important, et rapporte également bien moins. Une réelle taxe sur la fortune est la seule mesure qui puisse vraiment tempérer l’inégalité grandissante, c’est ce que prouve de manière détaillée le Pr Thomas Piketty. La seule raison pour laquelle les différents gouvernements n’ont pas encore introduit de taxe sur la fortune, c’est probablement le fait que l’influence des super-riches, ou VNUH, est très importante dans les cercles gouvernementaux. C’est pour cela que De Wever balaie la taxe des millionnaires en la qualifiant de contes de fées.

5. « Les arrière-portes fiscales ont été ouvertes par nos prédécesseurs »

« L’échappatoire fiscale a souvent pris des formes contraires à l’éthique, a imperturbablement poursuivi De Wever au Zevende Dag. Je suis comme tout le monde choqué par le LuxLeaks et la fraude fiscale. Et il faut s’y attaquer. Mais qui a ouvert toutes ces arrière-portes ? Pas nous, mais bien ceux qui, aujourd’hui, sont si indignés. Où étaient alors les syndicats et les grévistes ? »

Depuis cinq ans, notre service d’études publie chaque année une large étude sur les mille plus grandes entreprises de notre pays qui font le plus usage de ces « arrière-portes fiscales ». Et, vu l’ampleur de celles-ci, nous les appelons « les arrières-portes du Herald of Free Enterprise », du nom de l’imposant ferry qui, en 1987, avait chaviré après avoir quitté le port de Zeebrugge, son immense porte arrière étant restée ouverte. C’est notre service d’études qui a largement contribué à mettre ce débat à l’agenda de la société. Nous avons démontré qu’une femme de ménage qui travaille pour une multinationale paie en fait plus d’impôts que la multinationale elle-même. J’ai moi-même répété cela des centaines de fois lors de débats et, la semaine avant les élections, Bart De Wever a même repris cette comparaison et déclaré qu’il fallait remédier à cette situation. Mais, en dépit de l’indignation de façade de De Wever, l’accord gouvernemental ne remédie à rien du tout. Et les arrière-portes sont toujours bel et bien là.

L’indignation ne date pas d’aujourd’hui

Selon le bourgmestre d’Anvers, ce sont « ceux qui, aujourd’hui, sont si indignés » qui ont à l’époque ouvert ces arrière-portes. Pourtant, ce n’étaient pas les femmes de Vie féminine, les jeunes de la maison de jeunes Chicago, les étudiants en école artistique, ni les grutiers et dockers des ports, ni les pensionnés, ni les caissières de Delhaize, ni les militants d’organisations de solidarité internationale, ni les citoyens actifs des mouvements Tout Autre Chose et Hart boven Hard, ni les accompagnateurs de train, ni les dizaines de milliers de syndicalistes qui ont instauré le système des intérêts notionnels. Non, le grand architecte de cette technologie de pointe fiscale, c’est Didier Reynders. L’homme qui a ouvert ces portes est aujourd’hui vice-Premier ministre du gouvernement Michel.

Quant à l’indignation, elle existait déjà précédemment. Le premier chapitre de mon livre Comment osent-ils ? traite exactement de cela. Et l’idée qu’il n’y avait pas d’actions ou de grèves par rapport à la politique des gouvernements précédents est tout aussi fausse. De Wever est là dans un dilemme de communication. Car on peut difficilement dire que le PS a été au pouvoir de manière ininterrompue pendant un quart de siècle, et en même temps raconter que, pendant ce dernier quart de siècle, il n’y a pas eu de grandes actions et grèves. Parce que ce dernier point est n’est évidemment pas la vérité.

En 1993, une grande grève a déferlé sur le pays contre le fameux « Plan global » du gouvernement de coalition rouge-romaine Dehaene-Claes. En 2005, nous avons à nouveau connu un grand mouvement de grève contre la réforme des pensions, connue sous le nom de Pacte des générations. En décembre 2011, il y a eu une grève nationale de 24 heures dans les services publics, organisée par les trois syndicats pour protester contre la réforme des pensions du gouvernement Di Rupo. Fin janvier 2012 a suivi une nouvelle grève nationale. De Wever n’a donc pour le moins pas un brevet sur l’agitation sociale, même s’il semble de plus en plus que son attitude arrogante attise toujours plus l’agitation sociale.

6. « Les syndicats forment le bras armé du PS »

« Les syndicats forment le bras armé du PS », a affirmé De Wever à Terzake. La déclaration la plus « gonflée » de la semaine n’a suscité que relativement peu de tumulte. En effet, De Wever sait très bien que la mesure du gouvernement sortant Di Rupo de supprimer le stage d’attente de milliers de jeunes a provoqué pas mal de colère dans les milieux syndicaux, surtout en Wallonie. De Wever sait bien que le syndicat socialiste est une organisation autonome, qui s’oppose également aux mesures antisociales du PS ou du sp.a. « La FGTB wallonne descend en flammes le gouvernement Magnette », titrait Le Soir il y a à peine un mois. Dans Sudinfo, c’était : « La FGTB wallonne attaque le gouvernement Magnette ».

Des plans tout sauf innocents

Dire que la FGTB n’est rien de plus qu’une annexe du Parti Socialiste est une absurdité, un non-sens. De Wever le sait, mais cela arrange très bien ses plans pour tenter une fois de plus de communautariser le conflit social dans notre pays. Mais voilà, la mayonnaise ne prend pas. Car, entre-temps, 80 % des Flamands estiment que les mesures du gouvernement répartissent les charges de manière inéquitable. Et donc, le Premier ministre monte d’un cran : les syndicats ne sont même plus montrés comme le « bras » du PS, mais désormais comme son « bras armé ».

Politiquement, l’usage d’un tel vocabulaire n’est pas innocent. Ainsi, l’ETA est le « bras armé » du parti séparatiste basque Batasuna. Un bras armé renvoie aux armes et aux attentats, et n’a rien, absolument rien à voir avec ces milliers et milliers de délégués syndicaux qui, jour après jour, sont sur le terrain et à pied d’œuvre pour défendre leurs compagnons de travail. Même la seule insinuation que le travail syndical puisse avoir quoi que ce soit à voir avec le terrorisme politique est d’un goût particulièrement détestable. L’ETA a été interdite en Espagne. Est-ce alors si étonnant que de plus en plus de gens se posent la question : quelle place De Wever veut-il encore donner aux syndicats ? Les syndicats pourront-ils encore à l’avenir être un contre-pouvoir dans la société, un pouvoir de la population des travailleurs, qui maintient justement la démocratie en vie ? Ou bien fonçons-nous en droite ligne, accompagnés de la théorie de la « branche unique », vers une société où les syndicats sont réduits à des associations de maison-cuisine-jardinage, qui peuvent encore juste s’occuper de la couleur des murs dans les lieux de travail ?

7. « Il n’y a pas d’alternative »

« Il n’y a pas d’alternative. » Cette phrase, c’est la pièce maîtresse absolue de la stratégie de De Wever en matière de communication. Cette affirmation péremptoire est, idéologiquement parlant, une arme puissante, c’est le dernier verrou de protection de la forteresse. Quoi que l’on dise, il ne peut en être autrement. Bart De Wever emprunte cet artifice idéologique à Margaret Thatcher qui emballait la plupart de ses mesures politiques sous la même étiquette : « There is no alternative ! » Plus tard, ces quatre mots allaient passer à la postérité en tant que doctrine du « TINA » et, quand on se promène en Grande-Bretagne aujourd’hui, on peut constater à loisir l’ampleur de la catastrophe sociale engendrée par le thatchérisme.

Il existe plusieurs alternatives, mais encore faut-il vouloir les voir. Nous avons même élaboré un Plan Cactus étayé et chiffré. Au lieu de détruire le tissu social et culturel de la société à coups d’économies, nous prônons de nouveaux investissements sur le plan social, écologique et industriel. Au lieu de confier au marché un nombre sans cesse croissant de composantes de la société, nous voulons nous appuyer dès le départ sur des services publics solides en tant qu’épine dorsale du renouveau démocratique. Et, au lieu d’aller chercher l’argent chez ceux qui en ont le plus besoin, nous proposons d’activer les grosses fortunes dormantes de ce qu’on appelle la VNUH (ultra high net worth). Mais il faut une certaine ouverture d’esprit pour quitter les sentiers archi-battus des trois décennies écoulées.

Les attentes du ventre de la société

Il est clair que ce gouvernement suit un tout autre cours et qu’il n’entend même pas discuter de propositions alternatives. Celles-ci sont généralement balayées de la table avec toute la violence verbale nécessaire. Le gouvernement reste obstinément sourd aux aspirations qui sortent du ventre de la société. Il est fossilisé dans sa propre vision-tunnel, où il n’y a d’autres recettes possibles que les siennes propres.

Cela fait penser à la période où tant le gouvernement que le Parlement étaient aveuglément convaincus de la nécessité du travail des enfants. Ces petits doigts n’étaient-ils pas idéaux pour se faufiler entre les machines à tisser du secteur textile ? Ces corps minuscules ne convenaient-ils pas divinement pour pousser les berlines de charbon tout au long des galeries minières ? Tous ces enfants n’étaient-ils pas assis sur la même branche que les barons du textile et les patrons houillers ? Et, si on n’autorisait plus le travail des enfants, notre secteur textile et notre industrie minière n’allaient-ils par rapidement et assurément décliner et sombrer ? Tels étaient littéralement tous les arguments qu’on a pu entendre dans notre Parlement jusqu’en 1886. Finalement, le travail des enfants a quand même été interdit, après les grèves générales de 1886 et 1887. Les enfants ont obtenu le droit d’aller à l’école, et l’industrie ne s’est pas pour autant effondrée.

Dans notre pays, le mouvement social a très souvent imposé un changement de paradigme par de grandes actions sociales émanant de la base. L’interdiction du travail des enfants, le droit de vote, les congés payés, le salaire minimal, la journée des 8 heures et, finalement, toute la sécurité sociale ont existé grâce à une vaste action sociale et souvent aussi à de longues grèves. Et, chaque fois, on dû passer outre la logique dominante qui prétendait dur comme fer qu’aucune alternative n’était possible. Le mouvement social d’aujourd’hui dispose de nombreux atouts. Il est interprofessionnel, il est mené en front commun syndical, il est national, il s’est élargi grâce au ralliement des mouvements citoyens et des initiatives en faveur du climat, et il a derrière lui une base constituée de 80 % des gens qui, aujourd’hui, estiment que les mesures ont été injustement réparties. Notre société a besoin de ce changement de paradigme, aujourd’hui plus que jamais.

source:http://ptb.be/articles/l-arbre-une-branche-et-6-autres-contes-de-de-wever

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