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Mexique : Iguala, le massacre qui ne passe pas

Mexique

Crime politique, la disparition des 43 normaliens a donné lieu jeudi à une nouvelle mobilisation nationale, à Mexico, contre l’impunité.

Le crime de trop

Le 26 septembre, avec d’autres collègues de l’école normale rurale Isidro Burgos de Ayotzinapa, il était à Iguala. Il y est revenu de l’enfer. Il a eu de la chance. Trois de ses compagnons sont morts et quarante-trois autres sont toujours portés disparus. Que s’est-il passé ce soir-là ? Personne ne le sait ou ne veut répondre à ce questionnement qui, depuis, est devenu une affaire d’État. Les étudiants ont réquisitionné des bus pour lever des fonds pour leur école. La privatisation de l’éducation sous le coup des politiques néolibérales, le désengagement de l’État, et la volonté délibérée d’anéantir les écoles normales rurales, « nids de bolcheviques », ont conduit des générations entières d’étudiants à défier les pouvoirs. Ce soir-là donc, la police est intervenue. Elle a chargé, tué, sur demande du maire et de sa femme qui tenaient un meeting et craignaient des débordements. Ces deux individus transfuges du Parti de la révolution institutionnelle (PRI, droite) au Parti de la révolution démocratique (PRD, gauche) ont été depuis arrêtés. Les agents, eux, auraient livré les « 43 » à des mafieux des Guerreros Unidos. Et après ? Les « 43 » ont-ils été assassinés, brûlés sur un bûcher comme le prétendent trois de ces membres détenus depuis lors ? Impossible de répondre à ces questions. Mais une chose est sûre. La peur a depuis changé de camp. Car, étrange situation, le Mexique s’est réveillé d’une longue léthargie comme ankylosé par la douleur et tétanisé par la peur des représailles. Qui n’a jamais entendu parler de viols, de tortures, de pendaisons et autres décapitations collectives, de disparitions, de féminicides ? Depuis plus d’une décennie, le pays défraie la chronique. De trop nombreuses fosses communes dont on ne connaît certainement pas l’existence peuplent ce grand État aux portes de la première puissance mondiale. « Le Mexique est le pays d’Amérique latine où l’on assassine le plus de journalistes et le second au monde alors que nous ne sommes pas officiellement en conflit », insiste le journaliste mexicain indépendant, Alberto Brena. La guerre prétendument « totale » contre la « cartellisation » de la patrie des révolutionnaires Villa et Zapata n’a même pas une décennie. Et, pourtant, elle compte déjà plus de victimes que d’autres conflits surmédiatisés. Jusqu’alors le silence prévalait. Quelques balbutiements de contestations se sont fait entendre. Mais sans plus. Et puis, il y a eu Iguala. Le crime de trop. Depuis, chaque jour donne lieu à une expression individuelle ou collective contre la répression et l’impunité régnantes. Comme jeudi à Mexico où des marches nationales devaient converger vers la capitale avec à leur tête les parents et proches des victimes. « La disparition des “43” est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Ce drame, comme les autres, ne sont pas étrangers à la politique néolibérale mise en place il y a plus de trente ans et approfondie sous le mandat de Felipe Calderon (le précédent président de droite), explique Alberto Brena. Le pouvoir veut faire disparaître les écoles normales. La vie des jeunes en milieu rural figure parmi les plus catastrophiques en raison des niveaux de pauvreté, d’un modèle de développement agroproductif dévastateur pour la production locale et les privatisations au profit des multinationales. Les enfants et adolescents sont contraints à migrer vers les grandes villes ou parviennent à étudier, se former et devenir enseignants. » Cette perspective « d’ascension » sociale et intellectuelle contrarie trop de schémas. La résistance qui s’y promeut, également. « Nous, les étudiants normaliens des écoles rurales, nous ne luttons pas depuis le 26 septembre, ni depuis 2011 (lorsque deux étudiants de cette même école ont été tués parce qu’ils organisaient un barrage de route). Nous luttons depuis quatre-vingt-huit ans », date de la création de ces établissements, a souligné Omar Garcia. Et de résumer le nerf de cette guerre : « Même si certains considèrent qu’il s’agit d’un discours du passé, c’est la lutte des classes. » Car le choix d’être normalien, c’est celui de ne pas être une mule, un sbire, un bourreau au service du narcotrafic, des gangs criminels, ou autres politiciens véreux dans un pays où ils ne font plus qu’un. « Une majorité de Mexicains se rend compte que l’État est en pleine décomposition. Ce dernier tente de sauver des apparences sur le plan international mais cela lui est désormais quasiment impossible. Le narcotrafic est entré dans l’État », alerte le journaliste, dont la principale crainte tenaille bon nombre d’esprits : la répression. Acculé, le président Enrique Peña Nieto n’a jamais écarté cette option. Lui qui en a déjà usé par le passé lorsqu’il était gouverneur de Mexico. Une carte blanche aux forces militaires, policiers et autres mafias face au sursaut d’Iguala…

C’est un bel homme au visage métissé. Ces cheveux sont ébène et son regard transperce. Le verbe est assuré. Omar Garcia a vingt-cinq ans. Il est étudiant, normalien plus exactement. Il vit, se forme et se projette dans l’État de Guerrero, l’un des plus pauvres du Mexique, châtié par le crime organisé et les autorités qui ne le sont plus depuis bien longtemps. Omar ne sera plus jamais le même. Il a frôlé la mort de trop près. « J’ai vu, entendu, j’ai senti le sang (…) comme ça, non pas des éclaboussures ni des taches, mais des morceaux coagulés, des flots », a-t-il confié à Blanche Petrich, journaliste aguerrie et reconnue du quotidien La Jornada.

source:http://www.humanite.fr/mexique-iguala-le-massacre-qui-ne-passe-pas-558222

VENDREDI, 21 NOVEMBRE, 2014

Tag(s) : #amérique latine

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