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Mariam Sankara : "Compaoré a bénéficié des complicités de la France"

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ROSA MOUSSAOUI

JEUDI, 13 NOVEMBRE, 2014

Pour la veuve du Thomas Sankara : "le soulèvement de la population contre les manipulations de la constitution par Compaoré résonne comme la fin de la confiscation de la victoire des peuples".

Entretien. Vingt-sept ans après l’assassinat de Thomas Sankara, sa veuve revient sur la responsabilité de Blaise Compaoré et réclame toujours justice et vérité.

Comment avez-vous accueilli la chute de Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans au Burkina Faso ?

Mariam Sankara. Je ressens la chute de Compaoré comme un soulagement car je l’attendais depuis vingt-sept ans.

Comment expliquez-vous la force de la mobilisation populaire qui l'a contraint à quitter le pouvoir ?

Mariam Sankara. Vingt sept ans de pouvoir d’une seule personne, c’était trop. Le pouvoir de Compaoré s’est illustré par des assassinats, par la répression, l’intimidation, la corruption, le népotisme et par une répartition très inégalitaires des maigres richesses du pays. Une minorité avait la mainmise sur ces richesses, le reste de la population connaît une pauvreté grandissante, avec plus de chômage pour les jeunes des couches défavorisées. Le pouvoir de Compaoré était impopulaire. Ne percevant aucun espoir de sortir de la misère, le peuple ne voulait plus de Compaoré. Son entêtement à vouloir modifier la constitution a sonné le glas de son pouvoir.

Le 15 octobre 1987, votre époux, Thomas Sankara, était assassiné lors d'un coup d'État conduit par Blaise Compaoré. Depuis, vous poursuivez sans relâche le combat pour faire toute la lumière sur cet assassinat qui fut aussi celui de la révolution burkinabè. Les récents évènements raniment-ils l'espoir de voir aboutir les procédures judiciaires en cours ?

Mariam Sankara. Oui. Et j’espère que l’Etat de droit sera rétabli dans les plus brefs délais. Mes avocats vont relancer les procédures auprès de la justice burkinabé.


Dans une lettre à François Hollande, alors qu'il recevait Blaise Compaoré en septembre 2012, vous évoquiez un régime burkinabé basé « sur le non respect des droits de l'homme et l'institutionnalisation de l'impunité ». En quoi la France a-t-elle été complice de la longévité d'un tel régime et de son impunité ?

Mariam Sankara. La France a fermé les yeux sur les mauvais agissements de Compaoré. Il faut voir en lui un pion défendant les intérêts croisés de la France et des Etats-Unis. L’analyse de l’universitaire Francis Kpatindé me paraît très édifiante à cet égard. Voici comment il décrit les manœuvres de déstabilisation et les exactions de Blaise Compaoré en Afrique La citation est longue mais elle en vaut la peine : « Blaise Compaoré apparaît comme étant l’allié de l’Occident, le médiateur dans des crises sociopolitiques en Afrique : en Guinée, au Mali, en Côte d’Ivoire, même au Togo où il était venu soi-disant ramener la paix ; ça c’est l’image que certains veulent donner de ce personnage. Mais on oublie un peu trop vite que Blaise Compaoré a aussi un côté pyromane. Un exemple : Charles Taylor, qui a été chef de guerre puis président du Liberia, avait sa maison à Ouagadougou et jusqu’à une date récente, il avait son numéro téléphone dans l’annuaire. Or Blaise Compaoré s’est servi des hommes de Taylor pour mater la rébellion dans son propre pays et il a entraîné les troupes de Taylor pour aller à la conquête du pouvoir au Liberia. Par ailleurs, il y a un pays où son intervention est symptomatique de l’aspect pyromane du personnage, c’est la Sierra Leone. Vous vous souvenez qu’il y avait le Front révolutionnaire uni (RUF), les gens qui coupaient les bras des enfants, ils avaient pignon sur rue, ils avaient leur quartier général à Ouagadougou. (…) Les gens du RUF ont été entraînés à Pô, là où l’armée, les parachutistes s’entraînent. Le rapport des Nations unies (…) a été établi et écrit par des chercheurs et a fait beaucoup de bruit depuis sa publication. On peut s’étonner, d’ailleurs, dans ces conditions que, lorsque Charles Taylor a été jugé par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone à La Haye, Blaise Compaoré n’ait pas été appelé, même comme témoin. (…) Blaise Compaoré est comme le Kub Maggi en Afrique… Il était dans toutes les sauces. Il était en Angola aux côtés de Jonas Savimbi, car il y avait des diamants en jeu ; en Sierra Leone, il y avait de l’or et également des diamants, les fameux « diamants du sang ». (…) Concernant les événements de Côte d’Ivoire en 2002, « c’est un secret de polichinelle que les combattants du Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI), principal mouvement rebelle ivoirien rebaptisé par la suite Forces nouvelles, ont été entraînés et équipés par le Burkina Faso. (…) La plupart des dirigeants des Forces nouvelles se sont, par la suite, installés avec pignon sur rue à Ouagadougou ».

Dernier dossier polémique sur le rôle de Blaise Compaoré, le nord du Mali : « Il a joué d’abord un rôle capital dans la récupération des otages occidentaux et c’est pourquoi on lui passe tout. Mais il est évident que la plupart des rebelles touaregs, surtout le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), étaient à Ouagadougou également. De longue date, la plupart des rebelles touaregs, nigériens comme maliens, étaient installés à Ouagadougou. Il les accueillait, il les conseillait et après il les renvoyait sur le terrain. Son implication dans la crise au Mali est tellement vraie que quand le nouveau président Ibrahim Boubacar Keïta a été élu, il a demandé que Blaise Compaoré ne soit plus l’unique médiateur dans la crise. Blaise Compaoré, ce qu’on a oublié de rappeler, n’était pas le médiateur de la Communauté économique des Etats l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), c’était un médiateur autoproclamé. Il a forcé la main pour être l’unique interface. (…) Donc, il allumait, en quelque sorte, des feux et il demandait à venir pour les éteindre. » En réalité poursuit Kpatindé, il avait un intérêt politique évident à montrer que sans lui rien ne pouvait se décider ni se régler en Afrique de l’Ouest. Il y avait aussi un intérêt géostratégique, passer son pays sous les spots et en faire un interlocuteur incontournable pour les pays occidentaux, les Américains et les Français. Et le dernier intérêt est purement financier. Quand vous avez un pays désertique, où il n’y a rien, il faut trouver l’argent où il est. Donc il est permis de penser qu’il y avait des intérêts financiers dans les matières premières, les diamants, le café-cacao, l’or. La famille de Blaise Compaoré était impliquée dans les ports de l’Afrique de l’Ouest, beaucoup dans les minerais. C’est tout cela qui remonte aujourd’hui à la surface. Blaise Compaoré était un président businessman, un président pyromane et cela tout le monde le savait, y compris à Paris et à Washington.

Il était effectivement un interlocuteur privilégié de la France... Avec la disparition de Félix Houphouët-Boigny en 1993, la France a perdu un interlocuteur privilégié, elle a décidé de faire de Blaise Compaoré cet allié-là. C’est le successeur, si l’on veut forcer un peu le trait, de Félix Houphouët-Boigny en Afrique de l’Ouest. Cet interlocuteur était là, quand il y a eu l’assassinat de Thomas Sankara, et on lui a passé cela. Il y a eu l’assassinat de ses collègues militaires, et on lui a passé cela. Il y a eu un journaliste assassiné, Norbert Zongo, et on lui a passé cela. On lui passait tout, parce qu’on avait besoin d’un allié là-bas pour défendre, en cas de besoin, les intérêts français. Aujourd’hui les forces spéciales françaises, mais aussi américaines, sont installées au Burkina Faso. Les deux pays font bloc et se trouvent à Ouagadougou. Ils ont leur mot à dire dans la transition et sur ce qui se passe actuellement.

Le Washington Post a révélé il y a déjà longtemps que le Burkina était une place forte pour les drones américains. C’est à partir de Ouagadougou que les Américains écoutent la sous-région. Les Américains s’entendaient très bien avec Blaise Compaoré, non pas parce qu’ils l’aimaient, mais parce qu’ils pensaient que le régime était stable, qu’il faisait preuve d’autorité et qu’il avait une bonne connaissance de la région et, au-delà, de l’Afrique centrale.

C’est en raison de toutes ces manœuvres que Compaoré a bénéficié des complicités et de l’impunité de la France.

Les jeunes qui ont pris part à ce soulèvement populaire brandissent la référence à Thomas Sankara, alors que la plupart d'entre eux n'étaient pas nés en 1987. Comment la pensée de Sankara leur a-t-elle été transmise ?

Mariam Sankara. Les quatre années de révolution ont marqué l’esprit des Burkinabé d’une manière ou d’une autre. A chaque fois que le régime de Compaoré a posé un acte positif, ce dernier avait été initié pendant la révolution ou prévu par elle. Par ailleurs, les sankaristes ont continué de présenter avec nostalgie les bienfaits de la révolution. Les discours et l’action politique de Thomas Sankara sont appréciés par la jeunesse pour leur actualité et leur pertinence. Dans un pays en crise, gangrené par la corruption, le recours aux valeurs éthiques comme modalités de transformation économique, de perfection de la qualité des relations sociales, de responsabilisation du citoyen vis-à-vis de la société et de l’environnement naturel, replacent Sankara au cœur des nécessaires mutations de l’Afrique.

Quelles seront à votre avis les conséquences de ce soulèvement populaire dans les autres pays d'Afrique où des dictateurs s'accrochent au pouvoir?

Mariam Sankara. L’Afrique est en mutation. Les populations sont de plus en plus conscientes de leurs droits. Elles demandent plus de liberté et de démocratie. Depuis les années 90, les résultats des processus électoraux ne reflètent pas, en règle générale, les choix des électeurs. Le soulèvement de la population contre les manipulations de la constitution par Compaoré résonne comme la fin de la confiscation de la victoire des peuples. Mais au-delà des peuples, ce sont des générations entières qui ont été exclues de la vie de leurs pays. Raison pour laquelle les dictateurs n’ont plus de longs jours devant eux. La jeunesse africaine n’est plus prête à subir les humiliations. Elle veut se prendre en charge. C’est un processus irréversible.

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