Clap de fin pour Blaise Compaoré

Publié le par anonyme

Clap de fin pour Blaise Compaoré

MARC DE MIRAMON
VENDREDI, 31 OCTOBRE, 2014


Pour avoir tenté de prolonger jusqu’à l’absurde son interminable règne au sommet de l’Etat burkinabé, l’assassin de Thomas Sankara a été balayé par la rue en quelques jours. Paris perd un de ses plus fidèles serviteurs, le continent africain et ses forces progressistes l’un de ses pires fossoyeurs.
En déclin depuis la chute du mur de Berlin, le cœur de la Françafrique ne battait plus seulement en Côte d’Ivoire où le président Houphouët Boigny allait bientôt rendre l’âme, ou au Gabon, minuscule émirat pétrolier du clan Bongo mais gigantesque tiroir caisse de la classe politique française, du RPR au PS en passant par le Front national. A Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, l’influence régionale de Blaise Compaoré dépassait de loin les capacités et les moyens de ce qui demeure l’un des pays les plus pauvres du monde. La déstabilisation de la Côte d’Ivoire ou celle du Mali devait beaucoup à ce militaire taiseux et secret, installé en 1987 par la grâce de Jacques Chirac, revenu au pouvoir à la tête d’un gouvernement de cohabitation. Il appartiendra aux historiens de déterminer un jour les véritables responsables de l’assassinat du capitaine Sankara, remarquable dirigeant (1984-1987) qui tenta de rendre dignité au « pays des hommes intègres » en le payant de sa vie.


Il confiera au magazine Jeune Afrique : « Un jour, des gens sont venus me voir, complètement affolés. « Il paraît que Blaise prépare un coup d’Etat contre toi… » Ils étaient, le plus sérieusement du monde, paniqués. Je leur ai répondu ceci : « le jour où vous apprendrez que Blaise prépare un coup d’Etat contre moi, ce ne sera pas la peine de chercher à vous y opposer ou même de prévenir. Cela voudra dire qu’il est trop tard et que ce sera imparable. Il connaît tant de choses sur moi que personne ne pourrait me protéger contre lui s’il voulait m’attaquer. Il a contre moi des armes que vous ignorez… »


L’un de ses plus proches amis français, introduit auprès de Guy Penne, l’ancien « Monsieur Afrique » de François Mitterrand, raconte : « Je ne crois pas que Mitterrand ait donné son feu vert à la liquidation de Sankara. Ils entretenaient des liens conflictuels, mais le Président français ressentait, à sa manière, une forme de fierté que l’espace francophone ait pu bénéficier d’un dirigeant de la trempe de Sankara ».


En coulisse, c’est Jacques Foccart, l’inamovible métronome des réseaux occultes de la Françafrique, qui orchestre sa chute. Face la caméra d’une télévision suisse, il étalera le mépris que suscitait les volontés d’émancipation du passeur du slogan « la patrie ou la mort, nous vaincrons » chez ces hommes « raisonnables », biberonnés à l’anti-communisme, : « Il est étonnant de constater que la légende de Sankara est encore vive à l’étranger, alors que ses compatriotes ont eu à supporter sa violence et son inefficacité, tant politique qu’économique. Je ne peux pas dire que j’ai été fasciné, mais j’ai eu l’impression d’avoir en face de moi un homme très intelligent et curieux, qui aurait été incapable de devenir raisonnable ».


Officiellement, Thomas Sankara, le corps criblé de balles, est décédé « de mort naturelle ». Devant les visiteurs qui s’inquiétaient du véritable sort de son ex-meilleur ami, Blaise Compaoré baissait les yeux. La justice burkinabé s’est toujours opposée à l’ouverture d’une tombe dont nul ne sait à ce jour quel cadavre elle renferme, si ce n’est la symbolique d’un drame shakespearien qui bascula le pays d’une expérience progressiste, indépendante et unique, au retour à l’enclavement, à la servitude vis-à-vis de la France, et surtout à l’humiliation. Le 16 octobre 1988, Blaise Compaoré soldait ainsi dans les colonnes du Monde l’héritage de son « frère », du plus coriace adversaire de la dette, de l’économie de rente et d’importation. Que reste-t-il du socialisme, s’enquérait le quotidien vespéral… Réponse du futur chien de garde d’une Afrique de l’Ouest enfin débarrassée de Sankara et de ses vénéneuses utopies : « Notre révolution se déroule dans un cadre bourgeois. Notre objectif, c’est la croissance. Nous avons besoin d’un développement du capitalisme. Mais ce capitalisme ne doit pas se faire au détriment du peuple. Pour nous, il n’a jamais été question de socialisme. »


Blaise Compaoré parle déjà de lui à la troisième personne. En 1991, la chute de la dictature au Mali lui inspire cette réflexion : « L’erreur de Moussa (Traoré, président du Mali de 1968 à 1991), c’est de ne pas avoir compris ce tournant de l’histoire. Il a voulu résister en oubliant qu’il n’avait plus personne d’autre à ses côtés que sa garde prétorienne et en misant encore, ces dernières heures, sur un parti unique qui n’avait plus aucune existence ». A Ouagadougou, au crépuscule de presque 25 ans de pouvoir sans partage, les manifestations violentes contre la vie chère (février-mars 2008), ou les mutineries de mars-juin 2011 ne raisonneront pas plus Compaoré, pourtant homme des casernes, que son « collègue » Moussa Traoré.


Le tripatouillage constitutionnel auquel il entendait se livrer prétendait s’appuyer, comme il l’expliquera le 12 décembre 2013, sur un référendum et donc sur la volonté populaire. Les centaines de milliers de citoyens descendus dans la rue le 28 octobre dernier, puis la prise d’assaut de l’Assemblée nationale et de la télévision publique deux jours plus tard, se chargeront de lui rappeler le sens de « l’histoire », lâché par le chef d’Etat major des armées qui désormais détient les clés du pays.

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