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 Achy Ekissi, Secrétaire Général du Parti Communiste Révolutionnaire de Côte d' Ivoire ( PCRCI ) : " La visite du Président François Hollande s' inscrit dans la droite ligne de la protection du pré-carré français "

Interview / Achy Ekissi, Sécretaire Général du Parti Communiste Révolutionnaire de Côte d' Ivoire ( PCRCI ) : " La visite du Président François Hollande s' inscrit dans la droite ligne de la protection du pré-carré français ".

Raymond-Alex Loukou | 16/7/2014

Achy Ekissi, Sécretaire Général du PCRCI.

A quelles heures de la visite du Président français François Hollande en Côte d' Ivoire, Achy Ekissi, Secrétaire Général du Parti Communiste Révolutionnaire de Côte a décidé de nous accorder un entretien dans lequel il passe au peigne les relations franco-ivoiriennes. Pour lui cette visite annoncée à grand renfort médiatique ne fait que l' affaire de l' ex-puissance coloniale qui en profitera pour consolider ses intérêts en Côte d' Ivoire au détriment du peuple ivoirien. Entretien...

Bonjour Monsieur le Secrétaire Général du PCRCI. A la veille de l'arrivée du président français dans notre pays vous décidez de vous prononcer sur les relations entre la France et la CI. Pourquoi avoir choisi ce moment particulier pour une telle entreprise ?

Je remercie la direction de votre journal de me permettre de me prononcer sur un évènement aussi important que les relations entre la Côte d'Ivoire et la France.
En effet j'ai décidé de me prononcer sur ces relations à la veille de l'arrivée du président Hollande dans notre pays parce que ces relations sont d'une très grande intensité et que le président français vient en Côte d'Ivoire pour en faire l'évaluation et les renforcer.Disons tout net que ces relations ont un impact très important dans la vie de notre pays dans tous les domaines : économique, politique, social, culturel. La France est le premier partenaire ivoirien dans tous ces domaines.

Cette visite du président Hollande en CI suscite de la méfiance pour certains et beaucoup d'espoir pour d'autres. Selon vous comment (ou sous quel angle) les ivoiriens doivent ils percevoir cet évènement ?

Le président français vient visiter un pays que la France considère comme sa chasse gardée ; un pays où elle intervient sans détour dans les choix stratégiques en particulier dans le choix de ses dirigeants.
Alors, ceux qui ont bénéficié de cet appui pour accéder au pouvoir lors des dernières élections en Côte d'Ivoire, ou qui espèrent recevoir un soutien pour leur ambition politique future, ou qui gèrent les intérêts français, ne peuvent qu'être pleins d'espoir, être comblés à l'idée d'une telle visite qui pour eux vient conforter leur position.
Par contre, ceux qui ont perdu le pouvoir politique du fait de la France lors des dernières élections en Côte d'Ivoire, ceux qui sont rejetés par la France au profit d'autres, les éléments conscients des classes et couches populaires qui souffrent de la domination française, les démocrates, les patriotes, les révolutionnaires qui refusent cette domination ; tous ceux-là ne peuvent que s'indigner, se révolter contre cette visite.

L'an 1892 marque le début de la colonisation de la CI par la France. En 1960 notre pays acquiert son indépendance. Plus de cinquante ans après il fait partie des pays les plus prospères de la sous-région,la pérennité d'une telle relation n'est-elle pas finalement à encourager?

La première question est de savoir si ces relations depuis au moins l'indépendance (1960) ont contribué à la prospérité de la Côte d'Ivoire comme vous le dites. Les économistes et politologues des puissances dominatrices comme la France disent le contraire. De 1985 à 1993, le ratio de pauvreté est passé de 10% à 32% et de 1993 à 1995 de 32% à 37% (source : Tableau de bord social de la direction du plan pour l'année 1998). Il est à 48,9% en 2012.L'indice de développement humain (IDH), est passé de 0,348 à 0,432 de 1980 à 2012, classant notre pays parmi les pays à indice faible, c'est-à-dire à indice inférieur à 0,5 (source Etudes BM 2012).
Ces indices signifient tout simplement qu'après cinquante-cinq ans «d'indépendance» nous n'arrivons pas à nous nourrir, nous loger, nous habiller, à assurer l'éducation de nos enfants, à nous soigner comme il faut. Ces savants issus des officines impérialistes classent notre pays parmi les plus pauvres et les plus endettés.
Alors peut-on continuer dans des relations où nous nous retrouvons de plus en plus pauvres ? La réponse est évidement non !
L'autre question est de savoir si nous sommes les derniers parmi les pauvres dans la sous-région ?Nous refusons cette analyse car tous ces pays sont tous dominés soit par l'impérialisme français soit l'impérialisme anglo-saxon. Quelle satisfaction pouvons-nous tirer d'être parmi le dernier des misérables ?

La colonisation française ne nous a pas apporté que des malheurs, on a pu en tirer des bénéfices quand même ?

Des rapports entre deux civilisations, entre deux nations, l'agression et l'occupation d'une nation par une autre apportent toujours des changements dans la nation agressée, occupée. D'abord le colon a introduit le mode de production capitaliste nettement plus avancé que les modes de production de nos sociétés au moment de la colonisation. L'imposition de ce mode de production va bouleverser toutes nos sociétés : apparition de nouvelles classes et couches sociales en particulier la classe ouvrière et la petite bourgeoisie intellectuelle, introduction de l'école, des bienfaits de la science et de la technologie, etc. Mais il n'y a aucune preuve scientifique qui peut soutenir que les sociétés colonisées ne pouvaient pas évoluer vers la modernité sans l'agression coloniale. Par contre, nos richesses ont été pillées et continuent de l'être. Nos cultures ont été détruites, nous sommes en majorité analphabètes en français et dans nos langues. Le bilan de la colonisation est à notre avis catastrophique car en défaveur des peuples et des nations colonisés.

La CI est officiellement indépendante depuis 1960 ; pourtant votre parti fait partie de ceux qui pensent qu'elle est encore sous domination; n'est-ce pas un peu compliqué à percevoir pour le commun des mortels ? Pouvez-vous nous donner quelques aspects concrets de cette domination notamment par la France ?

La domination des puissances impérialistes en particulier de la puissance française sur la Côte d'Ivoire est visible pour tout observateur séreux de la vie politique, économique, sociale, culturelle.
Au plan politique, la France depuis 1960, s'implique dans le choix de nos dirigeants, oriente notre politique dans le sens de la défense de ses intérêts. Citons quelques exemples récents de cette implication dans les choix politiques : En 1993, dans le combat entre les héritiers de Houphouët pour lui succéder, la France a imposé Konan Bédié au détriment d'Alassane Ouattara ; elle a joué ouvertement la carte de « la légalité constitutionnelle ». En 1999, elle a laissé une junte militaire chasser Konan Bédié, un président élu ; elle n'est pas venue au secours de la « légalité » comme en 1993 ; en 2002, elle a laissé une rébellion attaquer le pouvoir de Gbagbo Laurent, un pouvoir élu ; elle n'est pas venue au secours de la « légalité ». En 2010, elle est intervenue militairement aux côtés du clan d'Alassane Ouattara contre le clan de Gbagbo Laurent dans la guerre post-électorale pour, selon elle, défendre les « résultats des urnes ». Toutes ses interventions ont foulé au pied la volonté du peuple de Côte d'Ivoire. Elles ont aggravé les crises politiques. A l'observation la seule logique dans ses interventions, c'est son choix politique.
Les preuves abondent qui exposent les intimidations, injonctions, dictats, et autres menaces en l'endroit des différents présidents, Bédié, Guéi, Gbagbo pendant l'exercice de leur mandats.Nous ne serons pas étonnés d'apprendre après le pouvoir d'Alassane que celui-ci a été aussi l'objet de menaces et autres intimidations dans le but de prendre certaines décisions dans l'intérêt de la France.
Au total on peut affirmer que les crises politiques en Côte d'Ivoire sont aggravées par les interventions de la France.
Au plan économique, en plus de la part la plus importante dans les secteurs stratégiques et modernes (électricité, eau, pétrole, banques, ports, chemin de fer, etc.), la France s'est dès 1960, par un accord léonin, octroyé la gestion du franc cfa. Tant que l'essentiel de l'économie moderne sera aux mains de la France, cette dernière fera nos choix stratégiques selon ses intérêts.
Au plan culturel, l'accord entre la France et la Côte d'Ivoire nous contraint à l'usage exclusif du français. Nos langues et nos cultures sont méprisées et détruites. Sans l'apprentissage et l'usage de nos langues, il sera difficile à nos peuples de prendre le train de l'émancipation, du développement humain.
Au plan militaire, nous sommes liés à la France par des accords de défense qui laisse la part belle à la France. Il faut sortir de ces accords. Il faut exiger le départ de l'armée française et de toutes les armées étrangères de Côte d'Ivoire ; c'est une question de souveraineté nationale.

Vous militez pour le départ des forces françaises. N' est-ce pas une façon de vous mettre à dos une partie de la population qui voit en ces forces l'ultime recours ?

Lorsqu' vous avez le dos au mur, le premier secours qui s'offre à vous est à saluer instinctivement sans autres formes de procès, sans analyses. C'est ce qui est advenu à une partie de la population ivoirienne confrontée à des bombardements et assassinats lors de la crise post-électorale. L'intervention de l'armée française a été alors perçue par ceux-là comme un salut. Mais lorsqu'on examine la question à fonds, on peut se poser des questions quant à l'opportunité de telles interventions. La vraie question pour nous est de savoir pour quels intérêts cette armée est-elle intervenue ? Nous avons vu l'armée française fermer les yeux sur des crimes qui se commettaient à des centaines de mètres de son stationnement alors qu'elle pouvait secourir ces personnes en danger. Nous avons vu que ce qui intéressait cette armée c'était la chute du pouvoir de la refondation. Car après cette chute, les massacres ont continué de part et d'autre à grande échelle. Aujourd'hui en Centrafrique il y a l'armée française, mais les centrafricains continuent de s'entretuer. Au Mali, l'armée française combat les djihadistes et protège les alliés le MNLA allié des mêmes djihadistes. Les déclarations des chefs militaires français en Côte d'Ivoire, au Mali comme en Centrafrique laissent perplexes. Comment ayant le mandat de protéger les populations en danger, peuvent-ils soutenir, lorsqu'il y a des massacres tout près de leur stationnement, que la protection de ces populations est une tâche du pouvoir aux abois, de l'armée en déroute ?

Le Parti Communiste révolutionnaire en est arrivé à la conclusion qu'en définitive, l'intervention de l'armée française ne sert qu'à protéger les intérêts français et à installer les pouvoirs à sa solde comme ce fut le cas en 2011 en Côte d'Ivoire. Les personnes qui appellent de tous leurs vœux la présence de l'armée française ont tort car cette armée ne les protégera pas. La protection des ivoiriens ne viendra que d'une armée nationale républicaine commandée par un pouvoir démocratique soucieux des intérêts des peuples.

Vous avez fait une lettre ouverte aux députés à l' occasion de l'adoption par l'Assemblée nationale ivoirienne des nouveaux Accords de Défense signés entre la Côte d'Ivoire et la France. Quel fut le contenu de cette lettre et la réaction des députés ?

Dans cette lettre ouverte, nous avons demandé à l'Assemblée Nationale de refuser de donner mandat au Président de République de ratifier les Accords de Défense entre notre pays et la France, signés en 2011 entre les Présidents Ouattara et Nicolas Sarkozy. Ces accords doivent entrer en vigueur après sa ratification par les Assemblées Nationales des deux parties. Le parlement français sous François Hollande l'a ratifié en 2012 et le parlement ivoirien s'apprêtait à le ratifier en 2014, lorsque nous avons fait la lettre ouverte. Aux dernières nouvelles, nous avons appris par la presse que l'Assemblée Nationale ivoirienne a autorisé cette ratification le 11 juillet 2014, c'est-à-dire qu'elle n'a pas tenu compte de la lettre ouverte à elle adressée.
Je rappelle que ces accords signés en 2011 autorisent l'utilisation du territoire ivoirien comme base d'opérations de l'armée française en Côte d' Ivoire et dans la sous-région.
Le PCRCI estime que la présence d'une armée étrangère sur le territoire national est une violation flagrante de la souveraineté nationale. En outre l'utilisation du territoire national par l'armée française en vue d'opérations militaires en direction d'autres pays expose notre pays à des attaques de forces extérieures.
C'est pour ces raisons que notre parti a demandé au parlement ivoirien de ne pas autoriser la ratification d'un tel accord qui n'est en définitive qu'une reprise des accords signés en 1961.
Rappelons que ces accords de 1961 n'ont pas permis à la Côte d' Ivoire de se doter d'une armée républicaine. Sortons donc de cette situation en commençant par sortir de ces accords et en exigeant le retrait de notre territoire des troupes françaises et de toutes les forces militaires étrangères.

Quel bilan faites-vous de la lutte contre l'impérialisme en Côte d'Ivoire?

La lutte engagée par les peuples de Côte d'Ivoire contre l'impérialisme depuis la colonisation est riche et multiforme. Le Parti Communiste Révolutionnaire joue sa partition dans cette lutte depuis sa création en 1990.
Certes cette lutte n'a pas encore abouti à son objectif final, le pouvoir du peuple. Le pouvoir est encore entre les mains des hauts bourgeois serviteurs de l'impérialisme international français en particulier. Mais, nous pouvons dire aujourd'hui que le sentiment anti-impérialiste et patriotique est en nette progression en Côte d'Ivoire. Ce sentiment a quitté les sphères des intellectuels, des démocrates et universitaires pour gagner les classes sociales opprimées par les impérialistes et les pouvoirs qui les soutiennent. Aujourd'hui beaucoup de paysans savent que le prix du café, du cacao, de l'hévéa, du coton, de l'acajou, sont fixés à Londres, à New York, à Paris, etc. Beaucoup d'ouvriers savent que la baisse de leur niveau de vie est la conséquence d'un système inique, le système néocolonial et d'une politique inique, la politique des hauts bourgeois au pouvoir qui soutiennent l'impérialisme.
La question qui est à l'ordre du jour c'est l'organisation de ce vaste courant anti impérialisme en véritable force de soulèvement populaire. C'est à cette tâche que s'attèle notre parti et c'est à cette tâche que notre parti appelle tous les partis politiques de gauche, les démocrates et révolutionnaires.

La visite du Président Hollande est donc pour vous un non-événement ?

Non cette visite n'est pas un non-événement. C'est au contraire un événement qui doit faire prendre conscience au peuple ivoirien, de la réalité de la domination impérialiste française et de la nécessité d'organiser la lutte contre cette domination. Hollande vient visiter son pré-carré et les ivoiriens doivent se préparer à sortir la Côte d'Ivoire de ce pré-carré pour recouvrir la souveraineté.

Un message particulier à l' endroit des ivoiriens ?

Je demande aux ivoiriens d'avoir confiance en leur capacité de lutte. Ils l'ont démontré pendant la colonisation, ils l'ont démontrée en 1990. Ils ont relevé leur niveau de combativité contre les attaques françaises de 2002 à 2010. Le peuple ivoirien est capable d'héroïsme. Il doit compter sur sa propre mobilisation et sa volonté à vaincre l'ennemi. Pour ce faire, tous les partis politiques de gauche, les démocrates, les révolutionnaires doivent unir leur combat dans la lutte pour la souveraineté nationale, la démocratie et le bien-être social. Le PCRCI s'engage à participer à cette unité de lutte.

source: http://www.rezoivoire.net/news/article/9182#.U9e11Pl_uSo

Tag(s) : #afrique

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